«Altérité et identité nationales: déconsruction et humour. Le cas de La Prise de Constantias de Yannis Makridakis»

«Altérité et identité nationales: déconsruction et humour. Le cas de La Prise de Constantias de Yannis Makridakis», Visages de l’autre dans les Balkans et ailleurs, sous la dir., de Mihaela Chapelan, Editura Universitaria, Craiova 2012, p. 132-146.
Δηλαδή, «Εθνική ταυτότητα και ετερότητα: αποδόμηση και χιούμορ. Η περίπτωση της Άλωσης της Κωνστάντιας του Γιάννη Μακριδάκη, στον τόμο: Τα προσωπεία του άλλου στα Βαλκάνια κι αλλού , υπό τη διεύθ., της Μιχαέλα Σαπελάν, Πανεπιστημιακές Εκδόσεις, Κράϊοβα, 2012, σ. 132-146.

Altérité et identité nationales : déconstruction et humour.

Le cas de La Prise de Constantias de Yannis Makridakis

 

 

La question de l’identité est en plein essor ces dernières années, non pas à cause de la nouvelle vague d’immigration que subit surtout l’Europe, mais parce que ces derniers temps nous vivons souvent sous l’impact d’une économie incontrôlée, une transformation effreinée qui influence comportements, méthodes et moeurs. En réalité, nous vivons l’ère de l’auto-connotation ou de la difficulté de l’auto-compréhension collective. On se pose de plus en plus des questions banales, telles que : qui sommes-nous, d’où venons-nous, que faisons-nous, où allons-nous, que croyons-nous; etc.? Questions simples, posées peut-être à un niveau personnel, mais qui en fin de compte ne cessent que de compléter ou de souligner que «l’homme post-moderne » vit dans la confusion collective la plus complexe entre «ce qu’il est» et «ce qu’il croit être», entre la dimension identitaire personnelle et celle que l’Autre a ou se fait de lui et de ses origines.

Cette problématique identitaire a créé des positions ou mieux, des stéréotypes, qui ne datent pas d’aujourd’hui. Existant en sourdine depuis longtemps, ces stéréotypes sont à nos jours plus frappants, parce que grâce à la technologie et au renversement de l’équilibre socio-politique, tout individu peut facilement mettre en doute sa propre identité, puisque celle-ci a perdu les traits qui lui permettaient de se distinguer;et cela malgré les pénibles efforts employés souvent pour les conserver intacts (guerres, censures, tortures, exils, création de ghettos etc). Tous ces stéréotypes peuvent être classés en cinq catégories, les suivantes :

a) la volonté de vouloir s’identifier selon la race ou le sexe, situation aujourd’hui dépassée avec les progrès de la medécine ou de la génétique plus précisément;

b) l’insistance de s’identifier au moyen de la langue, cette tendance si chère aux littéraires, n’a plus de sens de nos jours avec les littératures de grands aires linguistiques comme l’aglophonie, la francophonie, l’arabophonie, l’hispanophonie etc.;

c) le recours de se distinguer de l’autre à partir d’un dogme, d’une religion;ce trait, si moderne qu’il soit, appartient au passé puisqu’on sait que mêmes les dogmes changent et se trasnforment, s’adoptant aux exigences de la vie moderne issue aujourd’hui de la technologie et de l’économie;

d) la confusion d’appartenir à une culture mais de vivre selon les commodités d’une autre, pour la très simple raison que la culture de l’autre, même si elle est «haïssable», ne cesse d’être plus commode aux nouvelles conditions de vie;

e) l’incommodité de vivre une identité «météore», surtout quand l’individu ressort d’une culture très ancienne, mais il vit selon le rythme d’une culture moderne, donnant et ayant l’impression d’être un «fossile du passé» à l’ère moderne, c’est-à-dire un «bon» exclu.

Cette catégorisation de stéréotypes peut s’enrichir d’autres, selon les traits traditionnels de tout groupe social qui tend à se confondre avec les «mythes sociaux» qu’il a créés. C’est pourquoi aucune idéologie n’exprime la ou une vérité absolue[1]. Et par «idéologie» nous attendons le rapport imaginaire qu’on se fait d’un problème par rapport à un monde réel. Et l’idéologie n’est pas seulement une affaire de théoriciens ou de politiciens;c’est avant tout un mode de vie de toute personne, c’est tout un contexte littéraire, qui étant axé sur un réel supposé, connu ou pas par le lecteur, permet à ce dernier de se rendre compte de l’analyse des institutions, des jeux du pouvoir, des moments historiques de crise. N’oublions pas d’ailleurs, que la mémoire collective d’un groupe social se trouve avant tout aux textes littéraires, puisqu’ils contiennent l’ensemble des valeurs et d’événements, qu’une société s’approprie, à tel point que cet ensemble avec le temps devient tradition historique, souvent un vrai «mythe». Cette tradition historique, que souvent l’histoire rationelle nie, a une telle force, qu’à travers la littérature, orale ou écrite, elle devient un paramètre important, ne représentant pas quelque chose d’étrange à l’individu, mais une réalité et un prétexte qui permet au lecteur de prendre conscience de son comportement[2], de la notion de l’identité nationale. Celle-ci est une construction illusoire d’unité et d’absence de contradictions, représentant une fin en soi, alors que par la notion d’altérité nous envisageons l’inverse: l’individu ou le groupe social qui se différencie d’une unité de traits caractéristiques, physiques ou idéologiques[3]. Ces traits souvent sont si contradictoires ou si déraisonables qu’ils finissent par dévenir détestables pour les héros ou le public de certaines œuvres littéraires.

A partir de ces conceptions, en particulier celle du couple identité/alterité, se forment diverses structures sociales correspondantes qui facilitent le processus du développement du rôle des critères, qui déterminent chaque fois les trois notions clés du problème identitaire, celles de l’appartenance, de la dépendanse et de l’exclusion, notions définies la plus part des fois, selon les critères sociaux ou idéologiques, attribués aux adversaires. De sorte que l’identité finit par construire un système de structures à caractère politique, économique, religieux, culturel et autres.

Ce concept idéologique de l’identité/altérité, malgré toute révision qu’il subit sous forme de processus dialectique, aboutit, avec le temps, à devenir mentalité, habitude, tradition et conscience historique, que la littérature, ainsi que d’autres formes culturelles souvent entretiennent la culture devenant ainsi un paramètre important, qui contribue:

a) à souligner les traits principaux (physiques ou idéologiques) d’appartenance à un groupe social, voire à maintenir toute tradition que le temps, non seulement la justifie, mais il la rend presque mythique;

b) à accentuer les caractéristiques de la dépendance de l’individu envers son groupe, voire à lui rappeler, sa dette et son devoir envers la société d’appartenance;

c) à insister sur les marques de l’exclusion, avertissant ainsi que toute distinction ou comportement hors du commun, devient «minoritaire, voire «proche ou identique à l’Autre». Penser ou agir autrement que sa cellule ou son groupe social, signifie prendre ses distances, marque une tentative de révision des traits communs, c’est-à-dire s’exclure[4].

Il est facile de constater que le comportement individuel et social, exigé par l’identification, par l’appartenance et la peur de l’exclusion, avec le temps, devient une mentalité, se transforme en tradition historique ou culturelle, se constitue en mythe, impose des traits idéologiques, décrit des codes d’action obligeant tout individu et tout groupe social à se comporter uniformement, à discerner et à voir l’Autre, le différent, l’adversaire, à travers les critères établis par cette conscience générale de solidarité et d’intégration à un groupe de personnes. Toute déviation de cette règle, de ce principe, qui la plus part des fois est une variation fictive d’une réalité, est vivement critiquée. Ce comportement dépendant de l’appartenance à une identité, cette manière d’accepter de voir l’Autre à travers le regard infligé par une collectivité dont on dépend, n’est certes pas objectif, mais il offre une solution certaine, lors d’une crise, en particulier pendant une guerre. Qu’elle soit nationale, internationale ou civile, pour des raisons purement idéologiques – toute société met en valeur et souligne par des traits fictifs, voire «mythiques», les caractéristiques à cette appartenance, les reliant avec le passé et les projettant dans l’avenir. Par ce processus, on démystifie l’Autre, lui attribuant des traits opposés. C’est alors que tout groupe social, essaie de se distinguer des autres, et tout individu adopte une attitude conforme aux codes de ce comportement collectif et prend conscience qu’il appartient à une communauté dont il partage la même mémoire, la même conscience, les mêmes traits caractéristiques[5].

Dans ce processus de l’élaboration de la notion de l’histoire événementielle, à l’aide du concept de l’identité nationale, il semble que l’élément personnel ou autobiographique, utilisé pour décrire l’histoire, se confonde avec les «mythes» d’une société ou d’un groupe social et certains textes littéraires, comme le roman historique ou le roman de guerre n’expriment pas la réalité ou la vérité absolue de l’histoire[6]. Sur ce point, il convient de distinguer l’action/histoire d’un roman de l’Histoire, récit scientifique fondé sur des preuves épistémologiques. L’histoire-récit dans un contexte romanesque se présente comme un modèle de l’historicité, impliqué au synchronisme, soit comme un système de constantes, une récurrence, une opération typologique, qui à un moment donné a un caractère d’individualité. Par contre, l’Histoire-science suit son déroulement, subit une évolution, a une détermination, une perspective et une analyse rigoureusement diachronique. C’est pourquoi, l’histoire racontée ou présentée dans un contexte littéraire ne peut être pensée en dehors du temps, en dehors de l’Histoire, tout comme on ne peut pas contester la volonté ou l’énergie d’un individu à agir indépendamment ou bien à contribuer à l’élaboration de l’Histoire. D’où la difficulté de distinguer ces deux conceptions interdépendantes, le «moi» autobiographique romanesque et l’histoire, dans un contexte littéraire, sans succomber aux simplifications abusives. La différence entre histoire Romanesque ou narration et Histoire-science n’existe presque pas pour le texte littéraire, puisque le héros actant de tout texte se présente en même temps comme héros de l’Histoire.

Cette confusion est accentuée par le manque de distinction entre l’auteur du roman, le narrateur du récit et le personnage actant, confusion qui aboutit et touche le rapport entre la notion de l’identité et celle de la ressemblance[7]. C’est le cas du narrateur, d’un roman grec de Yannis Makridakis, La Prise de Constantias (Η Άλωση της Κωνστάντιας)[8], publié en 2011. C’est un très court roman, d’un jeune écrivain de la génération de 2010, originaire de l’île de Chios[9], une île historique qui se trouve en face de l’Asie Mineure. C’est un texte fondé sur les réactions de la lecture d’une longue lettre que reçoit Constantia, une femme âgée de la minorité grecque de Constantinople[10], de son gendre, Yannis, professeur de grec comme sa fille,qui vivent à l’île de Chios. C’est une très longue lettre, qui bouleverse pendant, presque 24 heures, la vie de la veuve Constantia, une personne qui tient à son identité grecque constantinopolitaine, quand elle lit le récit de la vie de son gendre, qui se présente comme étant le fils d’un Turc épris jadis d’une grecque, élévé par une famille de Chios originaire de Constantinople. Cette nouvelle la dépasse, la rend furieuse (elle ne peut pas accepter qu’elle, la descendante des habitants Grecs de l’empire Byzantin, soit la belle-mère d’un turc); elle souffre, elle devient malade (elle s’évanouit et sa pression monte ne pouvant pas supporter le choc psychologique de cette nouvelle); elle est humiliée dans son petit milieu social, car son amie l’aide à finir la longue lecture de cette lettre, une lettre qui à la fin se révèle être une première ébauche d’un éventuel roman de son jeune gendre.

Il s’agit d’une œuvre qui apporte un renouveau au roman grec, à un moment où la Grèce, comme un grand nombre d’autres pays, essaie de retrouver sa nouvelle identité devant la crise post-moderne. L’action du récit est simple, comme sa narration qui est linéaire, selon la tradition laïque ou populaire grecque. C’est le récit d’un jeune qui essaie de déchiffrer un  mystère que sa mère lui avait un peu décrit jadis, sans jamais le lui avouer; et lui, à présent, il essaie de le reconstruire, de l’éclaircir. Dans cette tentative, il revient peu à peu au passé, un passé que sa belle-mère, Constantia, connaît parfaitement bien, situation qui justifie absolument la confusion entre le héros romanesque de la narration et le narrateur qui raconte par écrit (moyen épistolaire) son récit à Constantia, et bien sûr le gendre de Constantia qui lui a envoyé le premier plan de son éventuel roman, pour voir et constater ses réactions en tant que lectrice «spéciale» et non «idéale», au sens que c’est une grecque minoritaire qui vit en Turquie, ayant subi plusieurs mauvaises expériences.

Cette aventure romanesque, donc imaginaire, même si le héros romanesque s’identifie absolument avec le gendre de Mère Constantia la Constantinopolitaine, ce héros qui revoit sa vie, qui fait sans cesse appel à la mémoire de la vieille femme, lui rappelant tel ou tel endroit d’Istanbul, tel ou tel événement vécu avec sa femme –la fille de Constantia- n’est qu’une tâche de révision, un exercice de précision pour mieux s’identifier dans un monde où les règles de démarquation, où les frontières n’existent plus comme jadis, dans un monde où il y a de nouvelles règles.

Il s’agit d’un simple professeur du grec, de Yannis, qui marié avec Anna, la fille de Constantia, une grecque originaire de la minorité hellénique de Constantinople, elle-aussi professeur de grec moderne, habitent à l’île de Chios. Ils ne visitent plus souvent Istanbul, bien que Yannis n’a plus ses parents et Anna n’ait uniquement Constantia, laquelle se plaint de leurs rares visites. Or, Yannis, envoie une lettre à Constantia, contenant ce premier schéma de roman, que le lecteur tout comme Constantia qui a commencé par le lire sans voir le petit billet supplémentaire qui lui demandait de lui répondre comment il trouvait ce plan de récit, elle qui connaissait si bien Constantinople et sa mentalité, ses monuments, ses rues, ses gens, Grecs et Turcs.

Au fait, par cet envoi de la première épreuve du roman, Yannis le gendre, justifie auprès de sa belle-mère la longue absence du jeune couple. Yannis était préoccupé à composer ce récit, écrire ce drôle roman, où sa belle-mère joue le rôle de la lectrice mais aussi de la destinataire de la longue lettre. Devant ce quiproquo romanesque, le lecteur de ce roman suit deux actions parallèles: d’une part, il suit le récit de Yannis qui raconte sa quête personnelle de retrouver ses vrais parents (mère et père), et d’autre part, les réactions de sa belle-mère qui ne revient pas de ce bouleversement de sa situation de grecque constantinopolitaine, puisqu’elle considère l’ébauche du roman comme un vrai aveu de son gendre.

Mais ce quiproquo est fondé, non pas sur le drame personnel de Yannis, mais sur le fait qu’il n’est pas un vrai grec, que dans ses veines il y a du sang turc, du sang impur, que la race grecque a été une fois de plus contaminée par l’étranger, par l’autre. Et le récit devient un topos plein de connotations diverses autour de cet axiome culturel et social, de l’enjeu entre le national et l’étranger, entre le moi et l’autre, entre le nationalisme et le cosmopolitisme, un lieu de débat entre deux mentalités sur la question cruciale de l’identité.

L’action du roman se déroule au temps présent. Yannis et Anna est un jeune couple qui a grandi avec des postulats très rigoureux en ce qui concerne la question de la nationalité. Le turc est l’ennemi héréditaire avec lequel on cohabite mais on ne doit jamais l’accepter. Ce fut le cas de la mère de Yannis qui mourut enfermée dans sa chambre, après l’avoir mis au monde. On lui a même enlevé  son enfant et on l’a donné à être adopté par des amis lointains. Et justement, cet extrême comportement idéologique provoque une autre situation qui se trouve en pleine opposition de la première: le sentiment de la pitié humaine, puisque ce sont des Grecs qui adoptent  sans trop connaître l’origine de l’enfant gréco-turc et ils l’élèvent, l’éduquent, lui procurent tous leurs biens. Ces deux positions contradictories montrent bien que le sentiment  d’appartenance est un sentiment fabriqué pour ne pas dire pré-fabriqué par des centres où le simple individu n’a aucun accés.

C’est le cas de Yannis, qui fier d’être grec et surtout de la culture grecque, se sent gêné et un peu humilié d’apprendre et de découvrir son père turc. Il continue à avouer que sa formation mentale et culturelle est purement grecque, mais à présent il y a quelque chose qui le rend un peu différent de jadis. Il prend conscience que son hellénisme est un alliage de plusieurs cultures, un mélange d’idéologies, un amas d’interventions physiques et culturelles pour lesquelles il n’en a la moindre responsabilité, que finalement l’identité, surtout culturelle, est un choix personnel.

Parallèlement le roman, malgré son aspect humorisitque -un gendre envoie à sa belle-mère «nationaliste» qui ne l’estime pas trop- est plein de symbolismes qui passent inaperçus, presque sous silence, car la narration insiste sur l’aspect humorisitque et ne touché pas du tout l’aspect idéologique. L’aveu de Yannis à sa belle-mère, gardienne rigoureuse de l’idéologie nationaliste, montre au lecteur grec, imbibé ou non d’histoire, que la nouvelle génération grecque, l’actuelle génération de la consommation prend de plus en ses distances des postulats idéologiques rigides de jadis, que de plus en plus cette generation préfère passer ses vacances dans les îles grecques; devenues trop modernes, plutôt que fréquenter Constantinople, la cité des cités, qui par son passé, elle constitue le patrimoine de la grécité moderne. En plus, cette aventure personnelle de Yannis, de découvrir d’un coup à Constantinople, ses parents et son père turc, souligne l’impact oriental sur l’hellénisme moderne. Cette quête de Yannis de retrouver ses racines familiales, décrit la quête actuelle du grec actuel, qui enivré de ses palmes glorieuses du passé vit un présent étrange, dans un monde trop mondialisé, où les valeurs de jadis occupent peu de place, où d’autres ideologies, plus fortes et peut-être plus commodes au nouveau train de vie, se sont imposées et sont pratiquées.

Ainsi avec ce personnage romanesque, qui charme ses lecteurs par son récit, riche de techniques narratives populaires, le lecteur arrive au bout des limites de l’identité personnelle et nationale, celles-ci étant ou devenant l’enjeu des circonstances historiques. L’accueil favorable de l’œuvre, aussi bien pour ses qualités littéraires que pour sa thématique, prouve que le public, loin de l’exclure, de le mépriser ou de le juger traître, s’est montré extrêmement intéressé par son expérience unique. Le lecteur suit avec une grande curiosité toutes les étapes du héros romanesque pour mieux connaître l’adversaire, pour mieux s’apercevoir de ses défauts et de ses qualités. En un mot, le public est aidé à se libérer des préjugés des stéréotypes nationaux formés ou imaginés, par le simple fait que le héros romanesque vit une double identité ou feint de présenter une double personnalité, complétement différente de la vraie.

Le héros romanesque, tout comme le lecteur, s’aperçoit que vivre selon le comportement et les habitudes de l’Autre n’est pas quelque chose de terrible, ni n’exige d’aptitude particulière. Il prend aussi conscience que les différences avec l’Autre (langue et religion) aussi énormes qu’elles soient ne sont pas obstacles à l’entente et à la compréhension et que les ressemblances avec l’Autre (c’est-à-dire le respect aux mêmes valeurs humaines) sont plus importantes de ce qui les séparent.

La situation devient plus complexe quand on se rend compte que l’identité ici se présente comme un simple enjeu de manipulation. Le Grec oublie ou fait semblant de ne pas voir la réalité, continuant à vivre dans un passé dépassé. Cette constatation démontre bien que l’identité, qu’elle soit nationale, linguistique ou même religieuse est un amas d’éléments réels sans doute, mais à coup sûr inventés, imaginés et surtout imposés et exigés. La preuve est que chacun voit, conçoit l’Autre selon son propre imaginaire, selon ses conceptions, selon ses critères. Personne n’arrive à percevoir la vérité. Chacun vit la sienne, chacun se conduit selon les exigences événementielles, chacun est convaincu de bien agir.

A la fin du roman, malgré la joie émouvante du quiproquo heureux, la confusion sur l’identité devient plus complexe, le lecteur n’arrivant pas à ressentir une haine ou un certain mépris envers les adversaires, les Turcs, qui sans le vouloir, tout en exprimant leur haine envers leurs ennemis, ne diffèrent en rien des Grecs. Et ces sentiments découlent du fait que la double «nationalié» du héros apparaît comme le résultat normal de la nature humaine. D’ailleurs comment mépriser quelqu’un qui bien qu’il soit «ennemi déclaré» n’arrive pas à distinguer un vrai grec d’un faux turc? Devant cette alternance des codes nationaux faussés et par conséquent dépassés, émerge l’arbitraire des signes et des symboles nationaux, démontrant l’écart manifeste avec les divers procédés de marquage d’une ou de l’identité nationale.

Identité qui apparaît se fonder sur des principes non solides, pas toujours valables, puisque l’action romanesque de la Prise de Constantias -titre qui renvoie à la prise de Constantinople par les Ottomans, en 1543- repose sous le signe de l’ambivalence nationale. La narration est une interaction entre une antériorité et son actualisation possible par un parcours qui prend l’aspect manifeste d’une quête. L’antériorité est marquée par la vie du narrateur en temps de paix tandis que l’actualisation est caractérisée par sa vie en temps et en lieu ennemi. Ainsi l’identité nationale subit un «parcours» mythique, une sorte de trajet doublé d’un récit policier: la recherche de l’identité humaine à travers une série d’événements humoristiques, pour détruire les concepts rigides du nationalisme.

Le tout démontre que le couple, identité – altérité ressort de l’imaginaire, que les groupes sociaux et nationaux se créent à partir de faits réels, des faits qui finissent par devenir des mythes dans le domaine de l’imaginaire. On y révèle en effet de ce roman grec que l’hétérologie ou une variété d’identités sociales et nationales finissent par avouer leur inachèvement; leurs images nous mènent à une sorte de tour de Babel, poussant l’homme à s’expérimenter à travers l’errance, à découvrir sa vérité au moyen de cette errance, comme l’a fait le jeune professeur de grec moderne, Yannis, personnage à moitié fictif et à moitié réel, l’errance étant celle qui nous permet de nous fixer, celle qui nous donne la possibilité «de nous amarrer à cette dérive qui n’égare pas»[11].

 

 

Georges Fréris

Professeur de Littérature Comparée

Université Aristote de Thessalonique



[1] Lire à propos le chapitre intitulé, «Modèle et histoire», d’Adrian Marino, La Critique des idées littéraires, Paris, éd; Complexe, 1977, p. 198-241.

[2] Cette tradition historique, que le temps rend presque mythique, bien que vivement critiquée par la critique historique avec ses critères scientifiques objectifs, exerce un impact sur toute conscience individuelle et collective parce qu’à travers l’histoire l’individu découvre son monde spirituel. Si les événements historiques (guerres, combats, victoires, défaites, etc.) pèsent fort sur tout individu, le fait de les revivre intérieurement ou de se les rappeler, selon les circonstances, c’est-à-dire la foi intérieure au mythe historique, entretenue par la tradition y compris littéraire, est une réalité qui constitue et conserve le monde intérieur de la conscience d’un individu, d’un peuple, d’une nation. Voir, Etienne Balibar – Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, Ed. La Découverte, 1990.

[3] Par traits caractéristiques, nous visons à l’ensemble des valeurs et des événements qu’une société ou un individu s’approprie, à tel point que cet ensemble avec le temps devient aussi tradition historique, mythe. A cette conception idéologique très générale du couple identité/altérité, s’implique aussi le rapport des hommes à la nature et entre eux, ou à leur histoire, dans la mesure où elle est le développement de ce qui fait une société, c’est-à-dire qu’on remarque l’existence d’une identité/alterité collective et individuelle, ce qui explique mieux les différents niveaux d’appartenance, de dépendance et d’exclusion. Voir l’article de Jakob Huber, «Identité et contradiction. A propos du rôle possible de la science et de la politique dans le conflit des minorités», Cahiers Francophones d’Europe Centre-orientale, Pécs/Vienne, 1992, n° 2, p. 151 – 162.

[4] Ayant ce rôle, il est évident que le roman de guerre, décrivant l’histoire ou se rapportant à un phénomène historique, exerce un impact sur toute conscience individuelle et collective parce qu’à travers l’histoire, l’individu découvre son monde spirituel. Si les événements historiques (guerres, combats, victoires, défaites, etc.) pèsent fort sur tout individu, le fait de les revivre intérieurement ou de se les rappeler, selon les circonstances, est une réalité qui constitue et conserve le monde intérieur de la conscience d’un individu, d’une région, d’un peuple, d’une nation. Voir, Shafer Boyd, Le Nationalisme, Paris, Payot, coll: «Bibliothèque historique», 1964 et Etienne Balibar – Immanuel Wallerstein, op. cit.

Il ne faut pas oublier que les genres littéraires constituent, à chaque époque, une sorte de code implicite à travers lequel, les notions du passé et les connotations nouvelles peuvent être reçues et classées par les lecteurs. C’est par rapport à des modèles, à des «horizons d’attente», que les textes littétaires sont produits puis reçus, qu’ils satisfont, transgressent et forcent à renouveler cette attente. Loin de mener à une typologie idéaliste, le concept d’«horizon d’attente» donne un bon instrument pour penser à l’évolution historique de la littérature. Sur ce problème, voir H.-R. Jauss, «Littérature médiévale et théorie des genres», Poétiques, 1970, n° 1, p. 79-101, «Littérature médiévale et expérience esthétique», Poétique, 1977, n° 31, p. 322-336 ainsi que «L’Histoire de la littérature: un défi à la théorie littéraire» qui constitue le premier chapitre de son œuvre, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, coll: «N.R.F.», 1978. Dans ses travaux, H.-R.Jauss propose l’expression d’«horizon d’attente», horizon sur le fond duquel toute nouvelle production apparaît, soit pour répondre fidèlement à l’attente, soit pour la décevoir ou lui imposer de se transformer.

[5] Voir Rousset Jean, Forme et signification, Paris, Corti, 1962.

[6] Adrian Marino, op. cit., p. 198-241.

[7] Voir sur ce problème l’article de Gerald Prince, «Introduction à l’étude du narrataire», Poétique, n° 14, 1973, p. 178-196. Sur la question de la vraisemblable que le roman de guerre utilise, voir la revue Communications, n° 11, 1968.

[8] Yannis Makridakis, La Prise de Constantias, Athènes, Ed: Estia, 2011.

[9] Ile réputée pour être le lieu de naissance d’Homère; en 1822, joua un role éminent lors de la guerre d’Indépendance grecque; étant riche, elle se rallia à la cause des insurgés; ce qui provoqua la colère de la Sublime Porte qui envoya des troupes avec l’ordre de réconquérir l’île et de la raser, tuant tous les hommes de plus de douze ans, toutes les femmes de plus de quarante ans et tous les enfants de moins de deux ans, les autres pouvant être vendus en esclaves. Le bilan est estimé à 25.000 morts et 45.000 Grecs ont été vendus comme eslcaves. Ce massacre inspira le tableau homonyme de Delacroix (1824), marqua l’opinion internationale de l’époque et contribua à l’essor du mouvement du philhellénisme.

[10] Selon le Traité de Lausanne (1923); plus de 130.000 Grecs sont restés à Constantinople. Depuis, une série de persécutions systématiques initiées par l’Etat turc (Evénements de septembre 1955 et Explulsions de 1964) a conduit à une diminution progressive de l’élément grec.  Il en reste à peine 3.000 personnes aujourd’hui alors que la minorité turque en Grèce a prosperé et a atteint le nombre de 120.000 environ, contre les 86.000 en 1922.

[11] Edouard Glissant, Traité de Tout Monde, p. 63. Ce même auteur précise aussi dans une autre œuvre que «si l’exil peut effriter le sens de l’identité, la pensée de l’errance, qui est pensée du relatif, le renforce le plus souvent», Edouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, 1990, p. 9. Lire à propos le chapitre intitulé, «Modèle et histoire», d’Adrian Marino, op. cit., p. 198-241.

 

Γεώργιος Φρέρης
Καθηγητής της Συγκριτικής Γραμματολογίας
Τμήμα Γαλλικής Γλώσσας και Φιλολογίας Α.Π.Θ.
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